Fiery Furnaces, “I’m Going Away”

Tout est raté avant même que je commence. En écrivant aujourd’hui, je ne respecte pas le précepte du groupe qui réclamait des chroniques avant même la sortie du disque. Mais supposant qu’il devait y avoir un « avant » et un « après » le disque; que tout l’intérêt d’un tel exercice était le décalage entre l’imagination première du mélomane et le produit fini devant le fait accompli, je peut tout de même tenter de décrire la différence entre mes attentes et ce qui a été servi au menu, et ainsi faire un topo sur ma digestion.

Pris dans l’élan baroque de « Remember » à la densité écrasante, qu’espérer de moins qu’un coffret lourd d’un kilos d’électro acoustique pour la suite ? Mais c'eût été trop linéaire. Voici qu’ « I’m going away », derniere oeuvre des magnifiques Fiery Furnaces, prend le contre pied justement de nos attentes. A première vue, c’est un petit disque terriblement consensuel, presqu’étriqué. L’objet offre un nombre standard de chansons pop très jolies, claires comme ses enchaînements couplet/refrain, équilibrées comme ses durées radio, chaudes comme son ton soul solaire et velouté. Mais voilà. C’est peut-être un peu trop clair pour le mélomane amoureux des labyrinthes de la Cité aux Veuves. Ce mélomane là (pauvre de lui), ne peut que trépigner devant tant d’évidences. Cerise pour finir le desarroi: Eleanor chante toujours encore mieux, bien qu’elle ne nous raconte plus ses épopées bavardes, bourrées d’adresses postales et de thèmes astraux mais se contente de bouts d’histoires rigolotes sans suite. Et la salive est là, et l’estomac aussi, devenu bien gourmand avec des Ep long comme le bras. Pourquoi faire des miettes maintenant ? « Who cut the cake ? » chante Eleanor.

L’éternel torchon « Magic » (qui a toujours craché sur cette musique trop intellectuelle pour leurs blousons noirs) est cette fois satisfait du travail accompli. Lorsqu’Eleanor chante « The end is near », accompagnée d’une douce mélopedus à l’orgue et d’une rythmique feutrée, les chroniqueurs ne peuvent que monter au créneau: « Enfin de l’authenticité ! Les voilà même devenus mélancoliques d’un âge d’or !». Mais auraient-ils raison ces blousons? Bien sûr que non. Cet album ne révèle pas ses secrets au premier perfecto venu. Il demande plus d’attention parce qu’il est peut-être le plus subtil, le plus à même de créer des malentendus, malentendus foncièrement créatifs pour Matthew qui affirme: « les malentendus sont la vraie vie du disque. » Pour mieux comprendre de quoi cette musique est faite, suffit d’aller en Suède.

1963. Albert Ayler est invité à souffler dans une radio suédoise. Le saxophoniste s’est alors vu affublé d’un combo be-bop de vieux schnoques pour enregistrer des standards. Loin de se démonter, Ayler déconstruit les thèmes à sa façon tandis que le groupe, lui, reste de son côté à chercher le son bleu qui les fera monter, tentant d’ignorer la cacophonie de l’américain. Ecart énorme entre deux intentions contraires : l’une plie le temps sur le passé, l’autre explose vers le vertical. Du coup no man’s land au centre, pas un chat si ce n’est un gros malentendu que l'auditeur mange sans comprendre. Avec les Fiery il n’est question que de ce type de malentendus (malentendus feints bien entendu). “I'm going away” n’entache en rien la règle. Il s’agit toujours de malentendus simulés. L'album est, d’un côté, un disque moyen typique des seventies; de l’autre, une exploration de territoires tout à fait inconnus. Le plus étonnant, c’est que l’un se nourrit de l’autre et vice versa. On n’arrive jamais à une entropie avec les Fiery: tout est finement haché et dosé. On pénétrer la force du malentendu cher à Matthew, un malentendu au centre de sa musique, qui s'affine maintenant.

L’architecture du disque reflète à merveille les produits des seventies: une intro énergique (« I’m going away »), un titre épique (« Lost At sea »), un blues râpeux (« Starring At The Steeple »), un slow de rupture (« Drive to Dallas »), une rengaine-remplissage (« Ray Bouvier ») et une chanson tellement sympa qu’on ne veut plus en finir (« Take me round Again »). En somme, on lit bien le mouvement rétrograde du combo be-bop en filigrane. « I’m going away », en apparence, serait un disque classique d'il y a trente ans. Le monde pop (ou be-bop suédois) pourrait se réjouir, mais ce serait oublier le petit Ayler qui va casser tout ça. Avec lui, des ratés irriguent partout la musique, lui donnent une vie secrète, moins évidente. Un accord dissonant rend la rengaine béante, un drone achève le blues, une accélération hystérique coupe le slow net, une guitare slide ridiculise une mélodie fleuve, un piano racoleur annonce lourdement un thème déjà assez lourdingue sans cela… et comme si ces fâcheuses maladresses ne suffisaient pas, il ponctue la catastrophe de solis monstrueux qui trouent avec violence le plan du style, prend plaisir à jouer avec une fuzz asthmatique, une guitare accordée trop basse ; certains solos sont si improbables, à mille lieu du titre et de son atmosphère, que seul un processus mathématique complexe peut en être l’origine. Ainsi des excès liquident, ça et là, par petites touches, les accroches logiques du style employé, à la manière d'une colle corrosive. Ce qui rend l’architecture molle. Matthew aime quand la musique pose problème, reste informelle, n’arrive pas à maturité soit parce qu’elle n’est pas assurée (elle n’a pas d’unité, comme la session suédoise susdite), ou bien au contraire parce qu’elle est excessive (les morceaux garages trop poussifs de “Remember”, rappelez-vous).

Mais à quoi bon tout ça ? Pourquoi ne pas jouer de la bonne pop, tout simplement, sans chercher ? Pourquoi cette sophistication tordue? Serait de la simple ironie méchante que de chanter « the end is near » alors que pour le frère comme la sœur, la fin de la pop serait déjà consommée depuis belle lurette ? Le groupe, à mon avis, a un but tout autre que du remâchage post-moderne. Ils osnt tout deux dans une entreprise de déconstruiction du rock qui crée des écarts nouveaux d’où peut naître une ouverture sur une dimension verticale, en un mot MODERNE. Partir des décombres pour faire de l’épique… il est vrai qu’au moment des percées soudaines qui perfore le style, une émotion spéciale pointe, mélange de rire et d’exaltation, qui me remémore la peinture du début du XXème. Peut-être est-ce dû au mélange subtil qui se noue entre ce que l’on aime et reconnaît (la pop), et l’inconnu qui, par instants, porte l’ensemble sur un nouveau plan ? L'élan de la transition. Laissons donc la parole au monde du rock via ce « commentaire » prélevé directement de leur site pour étoffer mes dires : « mais putai de merde !!!! j’en est rale cul !!! de me faire chié a ecrire des choses qui me tiennent a coeur et pis en plus ta musique est nul voila je les dit !!! pis en plus t’est moche !! et oui je m’adresse a eleanor friedberger !!!!!!!! elle ma piqué alex kapranos cette nouille !! >



Zappa en mode Gonzo

Etant acouphéniques, faut une sacrée lumière pour que je m’aventure dans un concert sans céder à la panique de loger un aéroport de plus dans ma tronche. C’est pourquoi depuis cinq ans je n’ai pas vu une scène. Mais ce soir la lumière, c’est Zappa. Alors je me grille à l’ampoule (que dis-je: au soleil!) sans plus attendre.

Le concert a lieu à l’Antipode, salle qui porte bien son nom vu sa place, un district paumé dont le centre névralgique est un kebab nommé “Wow Kebab”. Suivant quelques chevelus pressés je découvre sur le chemin le nom de la salle entre des feuilles. Je me sens la fibre d’un explorateur. Au détour d’un tournant, machette à la main, je suis surpris par des petites étincelles. Tout ces sourires pincés, ces briquets, ces baskets qui remuent, ces roulées qui se roulent, tout ça suinte une petite nervosité qui se diffuse dans l’entrée. Une nervosité à l’opposé des vernissages: ça sent le coeur pas l’anus. Et vue la raison de cette électricité je suis pointé. C’est que je fais parti de la tribu sans jamais trop avoir pris part au cérémonial. Je découvre un monde dont je fais partis depuis des lustres sans l’avoir su.

J’entre. L’installation sonore me flippe (c’est noir, et y’a des micros, et plein d’instruments: deux vents, une batterie pleine de toms, deux guitares (électriques!), une bassiste emperruquée qui a l’air folle et un xylophone). Je réfléchis trop, je me sens partir mais « I’m the Slime » m’extirpe de ma trouille. En m’éclatant à la gueule comme dirait Pacôme au sujet de “200 Motels”, le riff provoque presto une petite marée de cheveux qui saturent l’espace, ou plutôt la sortie, comme si c’était Zappa en personne qui sonnait le dîner. Résultat des courses je ne peux m’enfuir, la marée m’empêche de filer en douce mais faut que tu te dises John que l’heure est bien trop joyeuse pour que tu te défile! Dans ce tourbillon d’excitation, partir serait dommage et très con. Tu te vois attendre le bus devant “Wow Kebab” alors que Zappa est à 200 mètres? J’enfonce alors mes boules quiès jusqu’aux molaires et mon corps entre une poubelle et le stand de verres consignés, là où les infrabasses ne peuvent m’avoir. D’ici je vois même la moitié de la scène où le leader guitariste avec son bonnet Tigrou chante le refrain. J’ai trouvé mon spot pour le show. Un très bon show. J’y bois des bières. J’ai même pleurnichouillé sur “Big Swifty” (les bières). Mais zappez le dernier tableau, revenons à Zappa.

Le show fût court mais épais. Le groupe a intégré ce que j’intitulerai faute de goût “l’esprit Zappa”, ce qui ne doit pas être de la tarte. Composés de musiciens de conservatoire, ils ont su, malgré leur discipline, intégrer l’esprit sans le singer, s’autorisant des fantaisies persos. La distance salvatrice avec l’exercice de la copie conforme était au rendez-vous (ainsi on a évité le concert virtuel à la Elvis tout près d’un kebab ce qui aurait des conséquences inconnues). Il y eût de très belles improvisations, un saxo trafiqué en direct, des guitares assurées, une direction selon la signalétique zappaïenne et plein d’autres pitreries très enlevées. La joie était là, la caricature très loin. Dans ce fouillis je retiendrai pour ma part un clou. Un petit clou de rien du tout mais qui moi, m’a cloué. Je raconte.
La fin du show se fait sentir. Ca sent le bouquet final: « Eat that question » est à l’honneur, LA question qui cueille le public comme des pâquerettes prêtes à défaillir. L’ivresse est donc à son comble, je regarde ma moitié de scène ému comme tout le monde, jusqu’à ce qu’un type fasse gondoler mon champ. Ce type, avec sa salopette, sa paire de bottes, son crâne dégarni, son air de titi parisien, m’a tout l’ air d’un voisin qui s’incruste chez son voisin. Il est entré par une petite porte si bien nichée que je ne l’avais pas vue et tout de suite son attitude m’a intrigué. Il s’installe et (je crois rêver) se tape une copieuse viande en sauce tout en jetant des regards furtifs sur la scène en fusion, entre deux fourchettes… Est-ce le Canard du Jour? Ou le barbecue de Dolphy? Je n’y comprends rien. L’emphase de la musique est à son max, je suis prêt à manger mes boules quiès tandis que lui tapotte tranquillement des bottes en mastiquant bovinement son charal. Il s’amuse doucement… et se régale! Je n’en décolle pas mes yeux. Un solo survolté de sax trafiqué étire le set? Rien à faire, le type en profite pour repartir et mieux revenir… avec un sorbet, un petit sorbet rouge dans une coupelle. Il la tient entre sa main, le rikiki levé. La fin est proche et c’est cette coupelle qui est censé l’annoncer? Le type se replace et mange, tranquillement, à la petite cuillère, tandis que le final propulse nos pétales dans le Grand Wazoo. “Eat that question”… et un sorbet, visez l’écart ! La musique mange les échelles et lui suce sa cuillère! Il ne faut pas y voir une contradiction mais plutôt une extension. Et là Eurêka.

Morale gonzo?

Les reprises post-mortem de Zappa m’ont toujours laissé perplexe. Je peux difficilement croire en une quelconque magie de retour. Ca sent la mélancolie de fan. Mais grâce non seulement à la qualité de la prestation, très prometteuse, mais aussi à ce voisin venu d’ailleurs, qui a sans doute installé sa cuisine à même l’Antipode, j’ai compris que je me trompais. J’ai mésestimé la dynamique de cette musique qui, sous mes yeux, s’est emparée d’une coupelle pour mieux nourrir son affaire, mieux étirer son échelle, encore et toujours. Ainsi, grâce à ce sorbet, le concert a atteint des sommets. Car cette musique est plus que vivante, elle a encore très faim, elle vampirise le réel, suce des substances. Voir ce gueuleton poétique n’a pu que relancer mon propre appétit, et j’imagine ceux de tous les cheveux présents à cet hommage pas piqué des hannetons.

P.S: Les musiciens ne pouvant se douter d’un si infime événement (à moins de se munir de loupe), j’espère qu’ils tomberont sur ce petit texte qui leur donnera la joie d’avoir invité “paupiette” et “sorbet” dans la Continuité Conceptuelle.



Studio Tan De Zappa

Voici un petit rejeton né des rixes avec la salope de Warner : Studio Tan (Ce sera des triplés en plus). La pochette, grassement flashy, reflète l’humeur noircie d’un Zappa encore bafoué dans “ce monde hostile aux rêveurs”. Mais trêve de descriptions : parlons song.

” Doux mélo, tu en as un beau joujou.”
- Il est gros n’est ce pas ?”
- Tu as observé dedans au moins?”
- Non.
- Ce que tu portes mon cher est un labyrinthe où Louie Louie, Stravinsky, Herbie Hancock, Schoenberg et des chanteuses de twist jouent des coudes !

Et le passant parla au mélomane de Greggery, un petit porcin au distinguo sexy, qui inventa, à l’aide de son harem de dactylos excitées, LE CALENDRIER. Des anges lui ont soufflés le nom des jours et Greggery s’était mis au boulot. Terminée l’objet irrigua le marché. Succès total. L’effet du Calendrier dépassa les visées du petit cochon à son grand dam (il n’a rien de moi qu’inventer la notion du temps qui passe mais il ne le savait pas encore) Les gens apprennent combien ils sont vieux, et ça, ils ne voulaient pas l’entendre! Greggery aura vite des tracas. Rentrant dans sa petite Volswagen rouge, il est poursuivi par une bande de “very hip people”. Il fuit par une petite route et se cache dans une grotte. Les “very hip people ” l’ayant perdu décident de se faire un “love-in”. Mais à force de baiser et de se battre, ils meurent d’épuisement. Greggery souffle d’apaisement à la mort des hippies mais la montagne dans laquelle il s’est caché se met à rire et d’énormes nuages bruns envahissent l’air! Cette montagne est belle et bien vivante! Il s’agit de “Billy The Mountain”! Mais le porcin ne sait pas lui. Il ne peut s’expliquer ses nuages et demande au plus grand philostophe de l’univers, Quentin Robert de Nameland, l’explication de ce phénomène. Celui-ci lui répond en montrant le cadran d’une horloge : “Time is an affliction”. Pour cette réponse, Greggery doit lui faire un bon gros chèque…
Trompettes
jingle tonitruant
Fin.

Le tour de force de cette fresque tient à l’habilité géniale de Zappa à décrire musicalement toutes les actions et sentiments qu’engage ce tapis tissés de stéréotypes déglingués très très épais que sont ces aventures. Mais trêve d’analyses car Frank nous montre par le mythe que nous nous enfermons sans le savoir dans une aberration temporelle et que le monde a bien plus de possibilités que l’on nous le fait croire! Tout, en même temps, au même endroit et sans raison particulière, souvenons nous de son Graal.

La deuxième face (car il y a une deuxième face) démarre avec une song tout à fait conne et clinquante, bourrée de synthés à la con, et de rythmes à la noix. “A stupid song” comme Zappa les affectionne. Une voix de pucelle raconte qu’elle veut aller à la playa parce qu’elle aime les glaces. Une sacrée salade… Puis c’est la butte, et notre attention s’élève le long d’une composition savante : “Revised Music For Guitar And Low Budget Orchestra”, pièce maîtresse et orchestrale dans laquelle la guitare dirige le groupe vers l’élévation, l’une si ce n’est la plus belle emphases du maestro: ses six cordes rythm and blues épellent les moindres nuances à un orchestre ravélien. S’ensuit pour clore “RDNZL”, thème lumineux et incandescent, une impression de série Z transcendée par le sublime. Mais stop les bavarderies ! Vivons et suivons les traces des sabots vernis de Greggery Peccary, et fredonnons comme lui… “Hun Hun Hunna Hand Huna Huna”



“Break Ear Records” de Black Dice

Je reluquais un arrière train stringé, perlés des initiales du groupe, et surmonté d’un minois tout à fait effarant, sorte de masque péruvien et digital, de couleurs criardes (j’avais comme des relents d’acide). La galette tournant, une cacophonie de tous les diables ne tarda pas à éclater et mon axe, en plus du chaos visuel qui le dépolarisait, se fit la malle. Je me suis pris pour churros par des Beach Boys cannibales. Le tableau sonore est à la mesure du dada popotin.

Mais de quel jus est donc fait cette musique? me demandais-je en quête d’étiquette, intrigué que j’étais pas ce cocktail de goûts a priori, pas fait pour le mariage ni pour les papilles des alités. Sa matière, semble t-il, se compose de multiples mouvements bizarroïdes, immatures, mis en boucle par des mémés bancales, irréguliers tissages de sourds, se croisant plus ou moins aléatoirement, comme un bain de têtards, ou une valse d’aveugles. En résulte un gargouillis organique de bruits hétéroclites, un borborygme de gros beats bâtard ne sachant pas poursuivre, et des guitares toujours à côté, ne sonnant pas comme il faudrait. Les Shaggs à l’air électronique? Peut-être. Mais ça n’est pas tout à fait ça non plus.

Toujours est-il que ça laisse méchamment perplexe comme marmite. N’étant pas immunisé pour ce genre d’effets multiples à caractère pornographique pour mon oreille interne, mes nerfs s’entortillèrent et rapidement j’enlevais ce truc infernal pour l‘envoyer valser. C’était rien qu’un truc pour petit bourges débiles en manque de frissons: pas fait pour moi. Je m’intéressais à la construction, pas à l’acide qui liquéfie. Au panier donc les new-yorkais.

Mais le popotin attendait qu’on vienne lui donner une définition, un biberon, bref, un truc qui lui fasse manger son fil dans une case quelconque. Son appel, un jour, fût à la hauteur de mon nez et je le ré-adoptais donc, mordant qu’il était, sans trop de conviction, pensant le renvoyer à la niche après quelques secondes. Cause probable du refoulage: dérapage incontrôlé et oreillons soudain. Mais à ma grande surprise, lors de cette deuxième écoute (un peu plus “préparée” qu’au premier crash test sans doute), mes lobs dansèrent comme des moines enivrés, et j’y pris malin plaisir. J’ai signé le contrat. Depuis lors, je suis amoureux de ce décalage qui fait le caractère de cet art. Mon métabolisme s’y cale, à la demande, et même en redemande!

- “Heavy Manners”: Ode à la Grande Gueule de Bois, aux moustiques sous la tente, au maillot de bain tiède. Magistrale reprise ramollo de Pierre Schaeffer. Superbe idiotie…
- “Smilling Off” ou “les eskimos des Residents dansent sous un soleil de plomb en buvant du Coca.”
- Indescriptible “Snarly Yow”, rouleau qui compresserait en une même pâte le bluesgrass, les fûtiaux péruviens, des tambours sioux, Autechre et des mouettes…
- “Street Dude” où comment vivre la déflagration que peut provoquer un concert des Dead Kennedy’s sous ayahuasca…
- Et enfin, “Motorcycle”, qui, pour le coup, redore la réplique du masque de la truite du capitaine Coeur de Viande avec grand art. Beefheart aurait sa relève. Il faudrait le prévenir, lui dans sa caravane chromée.

Bref le tout baigne dans une ambiance de joyeuse kermesse à grand renfort de soda périmée. ainsi vous l’aurez pigé, Black Dice frappe fort. C’est une belle formation qui fait de la grande musique. Voilée avec intelligence : mélodies, textures, rythmes sont passés au crible dans un tamis de fortune, d’un exotisme barré, celui du gazon du voisin. Et grâce à ce déphasage partout présent, imposant sa marque sur toutes choses, on atteint un oxymore musical:
Rien n’est à sa place et tout est parfait; tout fout le camp et tout est audible; les rythmes sont bringuebalants mais c’est entraînant; c’est très noisy et joyeux à la fois; ou, pour parler poétique, les hippies font over sur doses mais le soleil donne.

Bref la sauce prend on ne sait comment et c’est ce secret qui fait tout l’intérêt. Black Dice se démarque ainsi des autres petits nids plus ou moins bizarres de la scène contemporaine par cette sensibilité contrariée qui s’impose avec naturel des limites monstrueuses, et en sort radieux (et irradiés…). La bêtise du procédé est courageuse, et le résultat en ressort terriblement intelligent, à l’image de leur collage UHU fait pendant la perm.
Les animaux collectifs et Grizzly Bear peuvent aller rempailler leurs fourrures! Un trio les trou de balles. Et nous avec. La chasse accourt!



dessin19.jpg