Exorcisme (Velvet Underground, Suicide) 6 novembre

Aux States c’est toujours le même rituel la veille d’un tournage. Un sex-shop est cambriolé. Normal, des litres de vaseline sont nécessaires pour un épisode. L’équipe coule le tout dans un bac et trempe les caméras. Macération une nuit durant. Le lendemain, quand les objectifs sont bien enrobés, la belle mère castratrice de la série peut vomir son texte. De subtils halos entourent chaque éclat, des candélabres partout dans un décor digne d’une scène biblique. Regarder une telle surface dorlote, l’œil glisse. Sans accroc. Aucune vulgarité si ce n’est que la vue des yeux est substituée à celle du trou du cul.
L’enrobage est primordial pour toutes industries qui veut faire passer de la gerbe pour du sucre. Le produit est sucé alors que ces composantes consistent en des mélanges rassis et rances. Il faut en lessiver des corps pour faire avaler ça. Grâce à la Pop musique d’aujourd’hui, les jeunes se cristallisent d’office face à un tube. La peau sécrète un suc transparent qui brille comme du gel. 2 minutes trente et il est trop tard : la tête d’un adolescent est enrobée tout entière. Un film sucré ouate ses sens comme dans un scaphandre. Tout brille est doux et flou. Shooté par auto-ventilation, l’amour rond et tout neuf du jeune se colle au groupe qui le premier l’a enrobé. L’univers loin des degrés 360 se réfracte autour de ses silhouettes préférées. La sécrétion se substitue au sexe. Récurer le sol après un concert vous verrez.
Mais un depucelage cutané est possible. La mue qui ouvre au possible est douloureuse. Un exorcisme acide pour tout faire fondre. Le jeune doit se faire banane, sucrée au départ comme celle d’Andy Warhol sur la pochette des Velvets. Mais le groupe l’a laissé pourrir jusqu’à devenir un fond verdâtre d’où naîtra l’amer « White Light/ White Heat ». Les amplis sont poussés à bloc. Lou Reed aussi. Il vire l’ingénieur du son et son pot de vaseline. Dans un accès de speed, il pousse tous les réglages à fond. Le bœuf va saigner. Le scaphandre juvénile est exposé. L’exorcisme peut commencer. « Sister Ray » dure 17 minutes 27. Une ode du chanteur à sa seringue préférée. L’aiguille reste bloquée dans le rouge. Partout de la saturation traverse et grille. Les instruments se mangent les contours. L’inspiration est flambée. Reed chante tout ce qui peut lui rester comme refrain, joue sans cesse le même solo squelettique. Que du nerf qui brûle. La console paniquée crache de l’acide derrière la vitre, la bande fond par partie. Le scaphandre aussi. Des flammes. Enfin un drame. Le sucre est complètement caramélisé. Le cobaye se libère, la tête à l’air, et veut boire plein d’espace, tout excité. L’oxygène lui fait perdre la boule qui s’évente toute molle. Il faut faire quelque chose de fort sinon il va violer sa mère. Il faut que ça scotche la chair. Il est temps de passer à la deuxième étape.
Suicide. Le seul groupe capable de faire un live nul sans se planter. Étrange apesanteur. Londres 1998, un truc plat est posé sur scène. Martin Rev et Alan Vega n’ont jamais respiré aussi mauvais. L’électronique est foireuse au possible. Elle prend le temps de chavirer royal et ça dure des plombes. Martin Rev, imperturbable, joue un free étrange. Il parsème plein d’accros moches sur un thème qui tourne en boucle. On s’imagine Cecil Taylor jouant d’un synthé pour enfant. Le style est dégueulasse. Qui aurait suffisamment de folie pour poser sa respiration là-dessus et y croire? C’est la tension qui rend la voix d’Alan Vega si pleine de courage. Personne ne prend avec naturel un tel aplomb sur du meuble. Je me demande encore ce qui peut bien lui faire peur. Et le faire tomber ! Il y a beaucoup à apprendre de sa folie. L’enjeu repose sur lui mais il laisse Rev boucher les trous. Il balance , plus ou moins éteint, quelques bribes de rockabilly démodé. Un écho par ci, un cri par là. Torché le concert se termine en rappel. « Jukebox baby » méconnaissable, un vrai massacre. L’excitation du jeune est ratatinée. Il se demande encore à quoi ça rime tout ça puis s’endort les nerfs en marmelade. L’exorcisme est terminé.

